Pourquoi certains redoutent la solitude pendant un trek

Marcher des heures, parfois des jours, sans autre bruit que le vent, l’eau et ses propres pas : pour beaucoup, le trek est la promesse d’un retour à l’essentiel, mais cette immersion peut aussi réveiller une crainte tenace, celle de la solitude. Derrière les images de grands espaces, des randonneurs racontent des soirs au bivouac plus lourds que prévu, des doutes qui s’installent et une fatigue mentale qui surprend, même chez les sportifs aguerris.

La solitude en trek, un choc sous-estimé

On pense partir léger, et l’on emporte parfois plus que prévu. La solitude en trek n’a rien d’un simple « moment pour soi » : elle peut devenir une expérience sensorielle et psychologique intense, parce qu’elle s’impose sans échappatoire, loin des routines sociales, des notifications et des repères familiers. Dans la littérature scientifique, la solitude se distingue de l’isolement social : l’isolement décrit une situation objective, la solitude renvoie à un ressenti, et ce ressenti peut surgir même quand on croise d’autres marcheurs. Des travaux largement cités, comme ceux de la psychologue Julianne Holt-Lunstad, ont montré que les liens sociaux ont un impact mesurable sur la santé, et que l’isolement social est associé à une hausse du risque de mortalité, des résultats souvent résumés ainsi : la qualité des relations compte, et l’absence de soutien peut peser durablement sur le stress et le sommeil.

En trek, ce mécanisme se déplace sur le terrain. La journée, l’effort occupe l’esprit, les décisions sont simples, l’itinéraire donne une structure; mais le soir, quand le corps ralentit, le cerveau reprend le micro. La tente devient un petit monde, et la moindre contrariété prend de l’ampleur : un sentier mal balisé, une météo incertaine, une douleur au genou. Les chercheurs décrivent aussi un phénomène de « rumination » plus fréquent lorsque l’on manque d’interactions sociales, et la marche au long cours, malgré ses bénéfices reconnus sur l’humeur, n’annule pas ce risque. À cela s’ajoute un détail très concret : l’altitude et la fatigue modifient le sommeil, et un sommeil fragmenté rend l’anxiété plus probable, avec cette impression de vulnérabilité qui s’accroche au fond du sac.

Le paradoxe, c’est que beaucoup s’inscrivent au trek pour se sentir libres, et découvrent qu’ils n’ont pas anticipé l’épaisseur du silence. Des accompagnateurs de montagne le constatent régulièrement : des participants très autonomes techniquement peuvent se trouver déstabilisés par une sensation d’abandon, surtout lors des premières soirées. Ce n’est pas un « manque de courage », c’est une réaction humaine, renforcée par le fait que la montagne impose des décisions engageantes, et que l’erreur se paie plus cher qu’en plaine. Autrement dit : quand l’environnement augmente la perception de risque, le besoin de présence et de validation sociale peut remonter d’un cran.

Quand le cerveau fabrique des scénarios noirs

Et si quelque chose arrivait ? La peur de la solitude se nourrit souvent moins de l’absence de compagnie que de l’anticipation d’un imprévu. Sur un sentier isolé, une entorse, un coup de chaud, une chute, ou simplement une erreur de navigation prennent une dimension particulière, parce que l’on se projette immédiatement dans la suite : « Qui va m’aider ? Combien de temps avant de croiser quelqu’un ? Est-ce que je capte ? » Cette cascade de questions ressemble à un réflexe de survie, et elle peut être amplifiée par un biais bien documenté en psychologie : le « biais de négativité », cette tendance à accorder plus de poids aux menaces qu’aux informations rassurantes, surtout lorsque l’on est fatigué.

Les données sur les secours en montagne rappellent toutefois une réalité nuancée. En France, les interventions des pelotons de gendarmerie de haute montagne (PGHM) et des CRS montagne concernent majoritairement des activités de randonnée, de ski et d’alpinisme, avec des pics saisonniers, et les causes les plus fréquentes restent les chutes, l’épuisement, la désorientation et les malaises. Dit autrement : la montagne n’est pas une fiction, les incidents existent, et c’est précisément ce fond de réalité qui alimente l’imagination. Mais ce que redoute la personne seule, c’est souvent moins l’accident que la gestion de l’après, et l’idée de ne pas pouvoir partager l’information, décider à deux, ou simplement entendre une voix qui confirme que l’on fait le bon choix.

Dans ce contexte, le silence devient un amplificateur. Sans dialogue, on perd un outil très simple de régulation émotionnelle : verbaliser. Parler, même pour décrire un problème, aide à le rendre concret, donc solvable; seul, on peut rester coincé dans une boucle mentale. Les spécialistes du stress expliquent aussi que le système nerveux se calme mieux quand il perçoit des signaux de sécurité, et la présence d’un proche, ou même d’un groupe, constitue l’un de ces signaux. Le trek en solitaire n’est pas une erreur en soi, mais il exige de compenser ce manque par des routines de sécurité, des points de contact et une préparation plus carrée, faute de quoi le cerveau fait ce qu’il sait faire de mieux dans l’incertitude : imaginer le pire, pour tenter de s’en protéger.

Le poids social du « vrai randonneur »

Pourquoi tant de gens n’osent pas le dire ? Parce que la peur de la solitude se heurte à une norme implicite, celle du randonneur « solide », autonome, capable de dormir dehors sans sourciller. Sur les réseaux sociaux, l’aventure se raconte en images, rarement en fragilités, et cette mise en scène crée une pression silencieuse : si l’on appréhende une nuit seul, on se croit « moins légitime ». Or la montagne ne trie pas les émotions, elle les révèle. La solitude peut être désirée, puis redoutée, puis appréciée, et ces variations ne disent rien de la compétence technique.

Ce poids social joue aussi avant le départ. Beaucoup préparent minutieusement le matériel, les vêtements, la trace GPS, et négligent l’aspect psychologique, comme s’il devait venir naturellement. Pourtant, les retours d’expérience de clubs et de pratiquants chevronnés convergent : la première randonnée en itinérance est souvent un test mental. Les longues traversées demandent de gérer l’ennui, l’irritabilité, la frustration, et cette sensation étrange de « parler à soi-même » toute la journée. Certains y trouvent un apaisement, d’autres une mise à nu, et dans les deux cas, c’est une adaptation. Le simple fait de l’anticiper change la donne : on ne subit plus une émotion, on la reconnaît.

À cette dimension s’ajoute une réalité très pratique : partir seul peut coûter plus cher et demander plus d’organisation. Le bivouac autonome implique un équipement complet, la logistique de l’eau, des ravitaillements, parfois des transports compliqués, et, pour certains itinéraires, des réservations à caler. À deux ou trois, on partage le poids, les décisions et parfois les frais. Ce détail financier et logistique, rarement mis en avant, renforce la sensation d’être « seul contre le monde », surtout quand un imprévu oblige à improviser. La solitude, ici, n’est pas une posture philosophique, c’est un mode de fonctionnement qui exige des ressources supplémentaires, et tout le monde n’a pas envie, ni la disponibilité mentale, de les mobiliser à chaque sortie.

Des parades simples, sans trahir l’aventure

Bonne nouvelle : on peut rester libre, sans rester seul. Les stratégies les plus efficaces ne consistent pas à « vaincre » la solitude, mais à la cadrer, en réduisant l’incertitude et en créant des points d’ancrage. Le premier levier, c’est le plan de route partagé : laisser un itinéraire, des horaires et des variantes à une personne de confiance, avec une consigne claire sur le moment où s’inquiéter. Ce protocole, basique, diminue la charge mentale, parce qu’il transforme la peur diffuse en procédure. Le second levier, c’est la gestion du risque sur le terrain : objectifs réalistes, étapes adaptées au niveau, marge de sécurité sur la météo, et capacité à renoncer sans culpabilité; en montagne, l’ego pèse lourd, et c’est souvent lui qui fatigue le plus.

Le troisième levier tient à la sociabilité choisie. Un trek n’oblige pas à marcher en permanence en groupe, mais il est possible de construire des moments de lien : dormir en refuge plutôt qu’en bivouac, choisir des itinéraires fréquentés, partir sur des périodes où la présence est plus régulière, ou rejoindre ponctuellement une sortie encadrée. Préparer un itinéraire avec des repères concrets aide aussi à se projeter, à savoir où l’on dort, où l’on remplit les gourdes, où l’on peut écourter. Pour ceux qui veulent garder l’esprit d’exploration, il existe une large palette d’idées et de niveaux, et il est utile de découvrir les meilleurs randonnées afin d’ajuster la difficulté, l’ambiance et l’exposition à l’isolement.

Enfin, il y a des outils, à utiliser sans fantasme. Le téléphone rassure quand il capte, mais il ne doit pas être la seule bouée; une batterie externe, une gestion stricte du mode avion et, selon les zones, un dispositif de communication d’urgence peuvent compter. Surtout, le mental se travaille comme les cuisses : en commençant par des micro-itinérances, une nuit dehors près d’un itinéraire connu, puis deux, puis davantage. À mesure que l’on accumule des expériences positives, le cerveau apprend une information précieuse : « je sais gérer ». Et quand la solitude revient, car elle revient toujours un peu, elle ressemble moins à un gouffre qu’à un paysage, parfois austère, souvent beau, et que l’on peut traverser.

Avant de partir : ce qui change tout

Une bonne décision vaut mieux qu’une bravade. Pour limiter l’angoisse liée à la solitude, commencez par réserver les nuits en refuge lorsque c’est possible, ou choisissez des étapes proches de points habités, et fixez-vous un budget qui inclut les transports, les repas et une marge pour adapter le parcours. Des aides existent parfois via des clubs, des sorties associatives ou des tarifs refuges selon les périodes : renseignez-vous tôt, car les places partent vite.